De la Réunion à l’Afrique du Sud, l’indien.

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Comme une envie de ne pas reprendre le large.

Le départ de la Réunion, c’est très dur, un peu comme à Tahiti. Nous avons rencontrés énormément de gens extraordinaires et beaucoup nous ont aidés. Certains nous ont prêté leurs voitures, d’autres nous ont accueilli chez eux pour manger une rougaille saucisse ou même une fondue à la réunionnaise. Certains nous ont payé une place de port pour 13 jours quand d’autres nous ont donné toutes les vivres qu’ils avaient sur leur bateau car ils allaient le vendre. Il y a nos mamie de la Réunion aussi, Nikkie et Marie-Madelaine, qui ont fait notre lessive et ont rechargé notre stock de torchons et de petites cuillères.

Toutes ces personnes ou presque sont de passage au bateau le jour du départ pour nous souhaiter bon vent. Difficile de ne pas verser une petite larme. Sans oublier Fanch qui nous salue depuis le bout de la digue, à la nuit tombée, pour nous lancer une magistral « Kenavo les amis, farewell !! », alors que nous débouchons sur l’indien.

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L’indien et sa réputation

En début de nuit, nous continuons un peu au moteur pour nous dégager du dévent causé par l’île elle-même. Comme nous avons 4 tortues à relâcher, nous n’avons pas trop le choix que d’avancer pour ne pas qu’elles se déshydratent. Le lendemain, c’est pétole une bonne partie de la journée et le vent ne revient que vers 15h. Nous l’avons dans le dos, assez faible, mais nous avançons tout de même vers le sud de Madagascar, sans trop savoir ce qui nous attend là-bas, la météo y est capricieuse et les vagues quelquefois énormes. C’est aussi une traversée que nous ne faisons qu’a trois, Brendan étant rentré en France pour un mois et demi, nous le récupérerons en Afrique du Sud. Nous avons donc des temps de repos un peu plus courts entre chaque quart, mais ça devrait aller car ça fait quand même 6h de pause.

Une fois que nous avons dépassé les 50 milles, nous mettons en panne et sortons les tortues de la cabine arrière pour les remettre à l’eau, chacune leur tour. A peine la première a-t-elle touché l’eau qu’elle détale telle une fusée ou une torpille. C’est assez impressionnant de la voir se réveiller immédiatement au contact de l’eau alors qu’elle était en totale léthargie la seconde précédente. Les 2 tortues suivantes  ont la même réaction et on peut les suivre assez loin sous la surface de l’eau, même à l’œil nu. En revanche la dernière est un peu moins vivace et met quelques secondes avant de battre des nageoires et s’écarter tranquillement d’Ekolibri. C’est aussi assez drôle de voir dépasser l’antenne de leurs balises GPS au-dessus de la surface, on rigole bien.

Les jours suivants, la molle fait tranquillement place à un vent de nord-est modéré qui nous permet de naviguer sereinement pour le moment. En revanche, l’ambiance à bord est un peu morose parce que nous avons quitté des gens très biens, avec qui nous nous sommes liés d’amitié très vite. Nous avons eu beaucoup de cadeaux, spontanément, et c’était vraiment fort. Le départ a donc été un peu difficile et nous mettons du temps à nous en remettre, surtout avec la solitude de l’océan retrouvée. Mais une fois encore, c’est le jeu. Il faut repartir, vers un nouveau continent, vers un autre océan, vers de nouvelles rencontres.

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Dimanche 10 décembre.

Nous avons pêché une très belle dorade en fin d’après-midi, d’au moins 10 kg, et nous en ratons deux autres le lendemain. Les poules sont folles quand on leur donne de petits bouts, c’est très drôle. Dans la soirée et pendant la nuit, nous observons des éclairs loin au nord- ouest, ce n’est pas rassurant du tout. On verra bien ce que ça va donner mais de toute façon nous savons que cette partie de l’indien, ce n’est pas une partie de plaisir. Nous sommes sur nos gardes.

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Lundi 11.

Aujourd’hui,  entre 11h et 14h, nous avons pris un bon grain. Au début nous avons même fait cap au sud, au lieu de sud-ouest, pour éviter de se prendre un éclair sur la mature. Une fois le plus gros passé, nous avons repris notre route, sous une pluie parfois battante. Dans l’après-midi, le temps s’est découvert petit à petit et nous avons pu sécher, au fil des heures. Après ce grain, le vent est tombé, pétole totale. Nous avons tout affalé et attendu que ça revienne, en milieu de nuit. Nous avons eu aussi quelques réparations à faire après l’orage : remplacer la poulie de hale-bas de baume qui avait sauté et bricoler quelque chose sur un coulisseau de la grand-voile, qui lui aussi avait sauté, une heure après. Avoir des choses qui lâchent sur un bateau c’est à peu près normal et on se dit qu’on a de la chance car jusqu’ici, nous n’avons pas eu trop de casse. Mais on se dit aussi que s’il y a des choses qui commencent à lâcher maintenant, alors que le plus dur de l’indien est à venir, ce n’est pas bon signe. Nous croisons les doigts, une fois pour le matériel, une seconde fois pour la météo.

Dans la nuit, de nouveaux orages illuminent le ciel de leurs éclairs, loin au nord-ouest, du côté de Madagascar. Durant 4h, entre 9h et 1h,  on ne sait pas trop si ça s’éloigne ou si ça se rapproche, c’est stressant. Le vent revient à minuit et nous pouvons à nouveau faire route, après 10h de pétole et 6 milles de dérive au nord-est, soit totalement à l’opposé de notre cap, c’est super génial.

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Mardi 12 décembre. Distance à l’Afrique : 1300 milles.

Le vent est toujours là, plus faible que cette nuit mais stable pour le moment. La mer est très calme et nous filons tranquillement vers le sud de Madagascar. Il fait beau, chaud à partir de 9h et nos nouvelles poules se portent à merveille. Donc pour le moment, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

 

Mercredi 13, ça se gâte, mais ce n’est pas une surprise.

Le vent est passé au sud et a drôlement forci jusqu’à force 6 ou 7, accompagné d’une houle de 4-5 m. Nous sommes entre le près et le bon plein pour braver cette première vraie dépression qui arrive du grand sud et à cette allure, le cockpit est assez souvent arrosé par les embruns. Ca y est, on l’attendait, le voilà l’océan indien qui dévoile son vrai visage.  Nous allons cependant dans la bonne direction, il n’y a qu’à attendre pour que ça passe.

Le jeudi dans la nuit à 4h du matin, Robin est de quart : «  Le vent souffle assez fort et je me prends régulière des paquets de flotte sur la figure quand tout à coup, je vois le bas de la grand-voile tout affaissé au niveau du premier coulisseau, comme si la drisse avait lâché. Là je me dis qu’il y a un petit problème quelque part et je sors ma frontale pour voir ce qui ne va pas. Et là, stupeur, je vois le haut de la GV qui est déchiré dans toute la largeur. Après 30 secondes de « merde qu’est-ce-que je fais, c’est quoi ce bordel, merde merde, merde… », je descends réveiller les gars et nous affalons la GV en attendant le lendemain pour analyser l’ampleur des dégâts. »

 

Le constat est le suivant : une des coutures qui fait la liaison entre les différentes parties de la voile, presque au sommet, s’est décousue sur toute la largeur, soit environ 1,20 m. Ce n’est donc pas déchiré et nous pouvons la réparer, ouf. Comme les conditions ne se sont pas améliorées, nous décidons de rentrer la GV dans le bateau pour la recoudre. Une GV, comme son nom l’indique, c’est grand, et la nôtre, une fois rentrée, va de la descente jusqu’au hublot avant, soit presque toute la longueur utile à l’intérieur d’Ekolibri. Pour que ce soit plus simple de la recoudre, nous décidons de la hisser jusqu’au plafond. Du coup elle coupe littéralement le carré en 2 et la couchette bâbord se voit totalement isolée. C’est assez drôle, ça nous fait comme une troisième cabine. Nous nous raccrochons à quoi nous pouvons car notre situation est un peu précaire. Le vent redouble de puissance, la houle ne dégrossie pas et maintenant que nous naviguons sous solent seul, nous faisons un cap totalement merdique et continuons de prendre des paquets de mer. A trois jours de ce régime, tout est humide ou trempé dans le bateau, tout est en bordel aussi, et la GV en plein milieu du carré pendant 2 jours n’aide pas. Ce ne sont vraiment pas nos plus beaux jours de navigation.

Après environ 7h de couture acharnée sur deux jours, dans la houle et l’humidité, la GV est enfin prête à être hissée de nouveau. Cela tombe assez bien car le vent s’est calmé et la mer a dégrossi. Même si le bateau roule beaucoup, nous pouvons renvoyer la grand-voile et reprendre un cap correct. Comme pour nous récompenser d’avoir tenu bon pendant cette période laborieuse, le ciel se découvre et le soleil revient. S’ensuivent 3 jours de beau temps, lors desquels nous pouvons faire sécher toutes nos affaires ainsi que le bateau. Le soleil a ce pouvoir inébranlable de remonter le moral à fond lorsqu’il revient après le mauvais temps, surtout en mer.


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Au sud de Madagascar, vers l’Afrique. 750 milles.

Lors de ces trois jours, les véritables premiers signes d’une arrivée dans les mers du sud font leur apparition. Tout d’abord, c’est la houle qui arrive du sud-ouest, entre 3 et 4 mètre, alors même que la mer est calme, sans vraiment de vagues. C’est assez impressionnant et même hypnotisant de voir comme des dunes mouvantes, espacées de 200 ou 300 m, qu’Ekolibri escalade puis dévale en silence, par son avant bâbord. Cette houle est impressionnante mais elle est calme et symétrique. Que l’on regarde à bâbord ou à tribord, ou peut suivre la même onde presque à perte de vue, jusqu’à l’horizon. Cette houle est parfaite. Et puis il y a le froid aussi, qui se fait plus froid à mesure que l’on descend au sud. Il arrive très progressivement et nous oblige à remettre nos vestes de quarts puis nos salopettes, nos bonnets et nos pantalons puis nos chaussettes et nos bottes. Depuis le départ de Bretagne, ce n’était plus arrivé et nous avons l’impression de passer un cap dans ce tour du monde. Mais en fait le cap c’est plus tard. C’est Bonne-Espérance et nous n’y sommes pas encore.

Au fur et à mesure de notre descente, nous passons au sud de Madagascar, bien au large du plateau continental pour éviter de  se faire prendre par une des vagues scélérates qui traînent parfois par là-bas. Pendant plusieurs nuits, alors que les conditions sont bonnes et que notre allure va du travers au grand-largue, nous observons de très gros orages loin sur la côte de Madagascar et au-dessus de ce plateau continental. Nous sommes bien sûr attentifs mais heureusement ils ne descendent pas vers nous et nous continuons sereinement notre descente.

 

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Mercredi 20 décembre, le sprint final.

Depuis quelques jours, nous sommes très attentifs aux points météo que l’on nous envoie sur le téléphone satellite. En effet, nous approchons de l’Afrique du Sud et il est très probable que nous prenions une nouvelle dépression avant d’arriver. Nous aimerions juste savoir quand et de quelle force. Le téléphone fait des siennes et nous avons du mal à capter les messages qui arrivent en groupe d’un seul coup. Nous réussissons tout de même à recevoir les messages et voici le constat : une dépression arrive à partir de vendredi en face de Durban avec du vent à 40 nœuds, puis samedi à 50 nœuds.

Il  nous reste 250 milles à parcourir jusqu’à Durban et si nous avançons correctement, cela nous fera arriver samedi en milieu de journée. Pour ne pas nous arranger, le vent est repassé à l’ouest et nous force à avancer au près. Nous nous rendons petit à petit à l’évidence, nous n’y couperons pas, ça va être pour nous. Nous avons pensé aller à Richard’s Bay, plus au nord et plus proche, mais le vent nous obligerait à tirer des bords et nous aurons le courant des Aiguilles dans le nez. Le courant des Aiguilles, c’est la difficulté supplémentaire. Il va du nord au sud le long de la côte, à proximité de la ligne de profondeur des 200m et s’étend sur environ 40 milles de large. Lorsqu’une dépression arrive de l’antarctique avec des vents de sud-ouest qui rencontrent le courant des Aiguille allant dans le sens inverse, cela peut former des vagues géantes, jusqu’à 15m de haut parfois, des vagues « casse bateau » comme les marins les appellent. C’est une chose que nous souhaitons tout à fait éviter, qu’on se le dise. Nous avons donc deux options, soit rester au large quand la dépression arrivera et attendre que ça passe au risque d’avoir de la casse, soit tracer coûte que coûte et croire très fort en notre bonne étoile pour espérer arriver avant que ça barde. Mais bon, Dimanche c’est noël est nous avons décidé d’un commun accord de l’équipage tout en entier qu’il était hors de question de passer noël dans la tempête. Donc en avant Ekolibri, donne tout ce que t’as !!!

Le jeudi, la journée est belle et ensoleillée,  l’océan est magnifique. Il y a une houle de 4-5m, très longue, hypnotisante. Il n’y a en revanche pas de vent, peut-être ce que l’on appelle « le calme avant la tempête » et nous devons utiliser notre moteur pour avancer tout de même et espérer arriver avant le gros de la dépression. Nous profitons de cette journée, mais on se prépare quand même mentalement à ce qu’on pourrait prendre vendredi dans la nuit et samedi. Le vent revient en début de soirée et forci. Au milieu de la nuit nous sommes arisés au maximum et avons hissé le solent.

Le lendemain, le vent faibli un peu en milieu d’après-midi et ça nous laisse le temps de préparer le bateau, de faire place nette sur le pont : ranger les panneaux solaires, les bidons normalement attachés au balcon arrière, notre planche, etc. Nous sommes prêts à affronter ce qui vient, en tout cas on l’espère.

Brendan continue de nous tenir au courant de la météo plusieurs fois par jour. Il faut croire que la chance nous souris car le coup de vent annoncé prend du retard, apparemment  il n’arrivera sur Durban que lundi, ce qui nous laisse normalement le temps d’aller nous mettre à l’abri au port. On ne relâche pas nos efforts et nous mettons toutes voiles dehors lorsque le vent revient. La côte Africaine est en vue, ça va le faire ! Tout l’équipage est aux anges, cette étape de l’indien s’est finalement bien passée, merci bonne étoile ! Nous entrons dans l’immense port industriel de Durban et nous dirigeons vers la marina pour un repos bien mérité, la veille de noël, bienvenue sur le continent Africain, bienvenue en Afrique du Sud.

  • Distance parcourue : environ 1500 milles.

  • Vitesse moyenne : 4,4 noeuds, ce qui est assez nul, mais c’est la faute à la grand-voile.

  • Nombre de jours en mer : 14 jours.