Samedi 11 juin,  Cadix « Puerto Cherry » – Açores.

Nous larguons les amarres pour de bon de « Puerto Cherry » à Cadix. Il est 9h, il fait chaud et il y a du vent. Il est d’ouest nord-ouest ce vent et nous devons naviguer au près, il va falloir tirer des bords. La sortie de la baie de Cadix est un peu compliquée : le vent et le courant de marée (ou flux dû au fleuve « Guadalete ») s’opposent, les vagues sont cassantes et nous sommes plutôt lent.

Une fois sortie de cette baie, nous profitons d’un vent soutenu qui nous permet d’avancer à 8 – 9 nœuds. Nous mouillons un peu mais Ekolibri avance bien, c’est plaisant. Le vent a tendance à forcir par la suite ce qui nous oblige à reprendre un peu de génois, nous gîtons moins désormais et traçons tout de même à 7 nœuds. Je fais une sieste dans l’après-midi pour récupérer d’une nuit courte. Mon premier quart sera à 20h, la mer est belle et la houle faible, le vent nous emmène doucement vers les côtes portugaises, il va falloir virer de bord, aller plus à l’ouest, 280°.

Finalement, l’organisation à bord fait que je dois prendre mon quart à 2h. Entre temps, impossible de fermer l’œil. Pourtant je suis fatigué, mais le bateau bouge beaucoup, l’étrave tape fort sur les vagues. Dès que je prends mon quart, je lutte pour ne pas m’endormir, à la barre c’est différent, le bateau me berce. Je me repère grâce au phare du cap de « Santa Maria » à quelques km de Faro.

Pour mon repos de 4h à 8h, je n’arrive pas vraiment à trouver le sommeil, je somnole et dehors le vent forci. A 6h, il faut que je sorte pour aller établir l’étai largable et envoyer la trinquette. Il faut aussi prendre 2 ris dans la grand-voile. Tout ça prend du temps et ça mouille. Joyeux réveil ! Je retourne me coucher. Danielle me réveille à 9h au lieu de 8h pour ma prise de quart. Merci ! En attendant je n’ai pas beaucoup plus dormi. A 10h, le vent diminue, Serge se réveille. Il faut maintenant que j’aille affaler la trinquette et que l’on renvoie la grand-voile en entier, puis le génois. Comme l’étai largable est toujours en place et la trinquette ferlée en bas, il faut d’abord enrouler le génois avant de le reprendre pour le virement de bord. Tout ça fait quelques manip’ et Serge ne peux pas m’aider à cause de sa blessure, j’accuse le coup.

Je dors enfin de 11h à 13h30, ça va mieux. Il y a de nouveau une dizaine de dauphins à venir jouer autour du bateau, des gros et des petits, peut-être des mères et leurs rejetons.

Ce midi c’est ratatouille, il y a eu du vent à revenir et ça bouge à nouveau. Dans l’après-midi, aux vues des conditions de navigation, de l’état du bateau (2-3 choses qui ne vont pas notamment de l’eau à rentrer sous le capot) et e l’état de l’équipage (Serge qui ne peux participer aux manœuvres), nous remettons en question notre plan. Açores ou pas Açores ? Est-ce qu’on ne ferait pas mieux de remonter la côte portugaise ? Ça fait 740 milles jusqu’en Bretagne, au lieu de 1900 par les Açores…

Bon, nous décidons de laisser tomber les Açores. Il y a un petit coup de cafard chez les matelots et le capitaine, de la fatigue, ça ne va pas fort. Nous décidons de faire escale à Lagos, de se reposer et repenser à tout ça après une bonne douche.

Avant d’arriver au port, il apparaît clair que nous n’irons pas aux Açores. Cependant, après avoir discuté de la situation avec les gens du port et l’équipage du bateau voisin, il se pourrait que la remontée de la côte portugaise ne soit pas une partie de plaisir : des vents à 20-30 nœuds les 3 premiers jours, au près, avec la houle formée des alizée portugais, ça ne respire pas tout à fait la croisière pépère…

Après mûre réflexion, un bon dîner, nous décidons finalement de tout de même aller aux Açores. Les vents sont favorables, plein nord donc de travers pour nous. Nous partirons à 5h demain matin. Le vent l’emportera Ekolibri, jusqu’aux Açores.

Dimanche 12 juin, jour 1 (pour de bon) – Départ de Lagos.

5h tapantes, les bretons ne rigolent pas, nous nous levons et partons. J’ai le temps de passer un peu de joint Sika sur le hublot tribord d’où il me semble que vient l’eau qui arrive dans le carré. C’est seulement quelques gouttes mais c’est agaçant.

Le lever de soleil est très beau sur les petites falaises de Lagos, il y a du vent, nord-ouest, et pour le moment nous sommes abrités de la houle par la côte. Après le cap « Sao Vicente » ce ne sera certainement plus le cas. En théorie, lorsque nous passerons le cap, nous prendrons de plein fouet la dite houle qui accompagne les Alizés portugais arrivant du nord. Le cap Sao Vicente est notre premier objectif, avant de tirer sur les Açores, Nous sommes parti tôt car le matin, le vent est plus clément à priori.

Ça y est, nous passons le cap, la côte est imposante, de hautes falaises qui s’étendent très loin, et les nuages qui passent dessus et s’accrochent aux crêtes par endroit. Le moral de l’équipage est au beau fixe, nous sommes reposés, sereins. Nous passons le cap dans de bonnes conditions car nous sommes partis tôt et ça nous rassure pour la suite. La trinquette est à poste au cas où, nous avançons bon plein à 7 nœuds de moyenne, le vent est établi à 15-16 nœuds. Cap au 300°, les Açores, et le « Gwen ha du » flotte toujours fièrement à la poupe d’Ekolibri. Nous mettons cap au 300 mais les Açores c’est 280°. Nous voulons faire un peu de nord pour profiter du vent, quitte à faire du plein ouest par la suite.

21h, nous avons marché toute la journée entre 6 nœuds et demi et 8 nœuds et demi, le vent est stable avec du plus fort de temps en temps. En moyenne, il était de 20-22 nœuds depuis midi. Maintenant il y a des nuages à l’horizon, ça risque de forcir d’ici moins d’une heure, ce n’est pas sûr. Sinon nous avons passé le rail des cargos, normalement nous serons tranquille cette nuit. Mon quart est à minuit, un peu de lecture et hop dodo.

10h30, je n’ai encore réussi à fermer l’œil, il faut dire que ça bouge beaucoup. Serge m’appelle sur le pont, il faut prendre un ris parce que le vent forci. Je redescends me coucher. 10 minutes plus tard, ça forci toujours, je monte à nouveau sur le pont et nous reprenons du génois. Après ces manœuvres au milieu de mon temps de repos, Serge me laissera 45 min de plus, vraiment sympa !

Quand je prends mon quart, c’est nuageux mais l’on aperçoit le reflet de la lune sur la mer, par moments. Il y a de superbes nuances de gris, quelques nuages menaçants, noirs. Nous avançons toujours à 7-8 nœuds dans une mer formée.

  

Lundi 13 juin, jour 2.

De 6 à 8h, je profite du lever de soleil, derrière les nuages … Serge a eu un peu de pluie avant moi.

Nous passons la journée sur le même bord, à 6 nœuds de moyenne. Le vent refuse parfois, mais adonne à nouveau. Nous arrivons à maintenir à peu près le même cap malgré ces petites variations, entre 270° et 300°. Dans l’après-midi, je décide de faire des crêpes et je mets de la musique, comme à la maison, c’est chouette.

Après les crêpes, nous choquons la grand-voile pour ralentir, il faut écoper entre l’escalier et la table à carte. Ces entrées d’eau sont laborieuses à gérer. Ce n’est pas grand-chose mais quand-même, Ekolibri prend l’eau ! Nous aurons bien le temps de résoudre ça une fois en Bretagne.

Mardi 14 juin, jour 3.

Les quarts de nuits se déroulent au rythme des manœuvres, reprendre du génois, prendre un ris, renvoyer du génois, renvoyer la grand-voile. Hop un petit virement involontaire et il faut reprendre de la vitesse, lofer, reborder le génois. Nous avançons toujours sur le même bord depuis le Portugal, tribord amure.

Cette nuit le vent a refusé, il est passé plus à l’ouest et ça nous oblige à remonter d’avantage au près. En plus impossible de faire le cap, 260-270° maximum, au lieu de 290-300°.

Enfin, la mer est majestueuse, avec une houle très ample. C’est nuageux mais parfois le soleil apparaît et ça nous permet de sécher un peu de ces petits grains que l’on prend de temps à autre. Les contrastes de couleurs sont superbes, des gris, des bleus. Nous recroisons aussi quelques cargos et nous en profitons pour collecter quelques infos sur la météo via la VHF. Le vent devrait se maintenir comme ça, ouest nord-ouest, peut-être force 5-6 cette nuit. Ils sont sympa ces cargos.

22h-Minuit, je passe un quart très sympa, le soleil se couche à tribord (et oui nous sommes heure française mais nous sommes de plus en plus à l’ouest. Il faut soustraire 1h), le ciel est parsemé de beaux et grands nuages, imposants. A bâbord la lune se lève, elle en est à la moitié de son cycle.

Mercredi 15 juin, jour 4.

Le matin, la mer est un peu plus grosse et le vent s’est maintenu, 25 nœuds de moyenne. Il a tourné un peu plus au nord dans la nuit, c’est mieux pour nous, nous faisons un meilleur cap et moins au près.

Dans la journée le ciel nuageux et bouché se dégage. Maintenant il fait beau et c’est beaucoup plus agréable avec ce vent et cette mer.

Sinon Danielle est malade depuis hier, elle est courageuse de prendre ses quarts et les paquets d’eau qui vont avec. On l’entend quelques-fois pester « Ah non pas encore p… de m… ». Moi ça me fait rire dans ma couchette même si je sais que ce n’est pas le mieux de s’en prendre une sur la tête.

Jeudi 16 juin, jour 5.

6h, fin de quart, la mer est devenue beaucoup plus facile mais elle reste assez houleuse. Et bonne nouvelle, le vent a pris encore un peu de nord, nous pouvons faire un très bon cap désormais. J’ai eu la lune et les étoiles jusqu’à 6h, maintenant la lune s’est couchée et il ne reste que les étoiles, des milliards au-dessus de moi, la voie lactée.

A 10h quand je me réveille il ne fait pas encore beau mais ça ne saurait tarder. Le soleil sort enfin et nous aurons un superbe après-midi, chaud à l’abri de la capote. Nous avançons à 7-8 nœuds de moyenne au bon plein, les Açores se rapprochent.

Ce soir Danielle a mangé après 2 jours de diet, c’est bon pour se remettre sur pieds après ce petit coup de mou. Nous avons mangé des pommes de terre vapeur au poulpe d’Espagne « En su tinta » (avec son encre), vraiment très bon ! A minuit quand je réveil Danielle pour son quart, elle a « super bien dormi », c’est bon signe aussi. Le couché de soleil a été une fois de plus époustouflant.

Vendredi 17 juin, jour 6.

A midi, nous ne sommes plus qu’à 120 milles de « Sao Miguel », la plus grande île des Açores. Nous sommes contents d’arriver bientôt. Malheureusement le vent tombe dans l’après-midi et nous sommes obligés d’allumer le moteur. Nous n’en n’avions pas eu besoin depuis le départ de Lagos, c’est dommage nous aurions préférés tout faire à la voile, et en un seul bord s’il vous plait. Mais bon des fois le vent y’en a pas, et là c’est tant pis pour nous.

Le soir nous mangeons (Danielle aussi qui a bien récupéré) des bananes frileuses avec du riz (Serge ayant pris un petit coup de froid la nuit dernière, rien de bien méchant). Alors les bananes frileuses, c’est une vraie tuerie. A savoir, des bananes bien mûres enroulées de jambon blanc ou sec, ou les deux,  revenues dans une poêle avec de la crème et du curry. On est d’accord qu’il y a plus léger mais franchement, on en mangerait même au petit dèj’ !

Samedi 18 juin, jour 7.

La nuit se passe donc au moteur et nous avons hâte d’être en vue de l’île. Pour ma prise de quart à 8h, ça y est, Sao Miguel est en vue, droit devant à 25 milles. Il n’y a toujours pas de vent mais nous jouissons d’un levé de soleil particulièrement magnifique, Danielle réveille Serge pour l’occasion. Le soleil qui se lève derrière Ekolibri, quelques nuages éparses, Sao Miguel devant, c’est vraiment parfait. C’est (aller je me lâche) hors du temps, unique, plein de paix et de sérénité. La joie d’arriver après 6 jours de mer (parfois pas évidente) joue également pour beaucoup dans la contemplation admirative de ce levé de soleil. Encore quelques heures avant « Ponta Delgada » et une bonne douche.

Il est 15h heure locale, je bronze sur le pont, Serge à la barre, tout va pour le mieux vu d’ici.

L’arrivée se fait idéalement à Ponta Delgada.

Dimanche 19 juin. Jour 8. 

Aux vues des conditions météo, il y a de fortes chances pour que Serge et Danielle reprennent la mer dès demain, direction la Bretagne. Tous les deux sans équipier, ils sont courageux, de vrais marins !

Quant à moi je repars mardi par avion. Le convoyage se termine ici pour ma pomme, à Ponta Delgada. Ekolibri, on se retrouve dans 15 jours au Crouesty.